On nous demande de trier nos poubelles. De voyager moins. D’acheter mieux et local, alors que presque plus rien n’est fait ici. On nous culpabilise pour les voitures thermiques. Pendant ce temps, les États européens se félicitent de leurs bilans carbone en baisse, brandissent leurs objectifs climatiques comme des trophées, et continuent de financer, avec l’argent de nos impôts, les systèmes qui détruisent la planète qu’ils prétendent protéger. Tout cela, en engendrant directement ce qui pollue le plus…
Il est temps de nommer clairement ce paradoxe. Non pas pour dédouaner les individus de toute responsabilité et leur donner bonne conscience — si tant est qu’ils en aient une — mais pour pointer là où se trouve le moteur réel du désastre climatique.
Le grand mensonge comptable
Commençons par les chiffres. L’Europe affiche des émissions de CO₂ en recul depuis les années 1990. La France se targue de produire moins de gaz à effet de serre. L’Allemagne ferme ses centrales à charbon. Tout le monde va passer à la voiture électrique de force. Vertueux, tout cela. Sauf que cette comptabilité est truquée.
Selon l’INSEE (2022), « un tiers de l’empreinte carbone de l’Union européenne provient de processus de production localisés hors de son territoire » — autrement dit, des émissions générées ailleurs pour fabriquer ce que les Européens consomment. En France, c’est près de la moitié (47 %) de l’empreinte carbone totale qui est constituée d’émissions importées. Si l’on intégrait ces émissions dans le bilan officiel, les émissions françaises seraient en hausse de 41 %.
La désindustrialisation européenne n’a donc pas réduit la pollution. Elle l’a simplement « exportée » — en Chine, en Inde, au Bangladesh — tout en permettant aux gouvernements d’afficher de beaux graphiques en descente lors des COP. Et pourtant, l’Europe, contre toute logique, est le continent qui se réchauffe le plus. La blague…
Ce n’est pas de la maladresse comptable. C’est un choix politique qui permet de maintenir le niveau de consommation tout en déplaçant la culpabilité. De plus, ils pointent méchamment du doigt ces pays pollueurs et se flattent de les éduquer à polluer moins, en finançant des programmes d’éducation avec l’argent du contribuable. Deuxième blague…
Mais comment en est-on arrivés à ne plus rien produire ici ? La réponse est simple, et elle est délibérée. L’État a détruit le tissu local en deux temps. Le premier, en baissant continuellement le pouvoir d’achat des contribuables à force de taxes et de prélèvements, les forçant à chercher le prix le plus bas — et donc le produit le plus lointain (SHEIN, TEMU pour ne citer qu’eux). Le second, en submergeant de charges et de réglementations les petites et moyennes entreprises, celles qui produisaient localement, qui employaient des voisins, qui polluaient peu. Pendant ce temps, les grandes entreprises qui délocalisaient leur production à l’autre bout du monde étaient — et sont encore — couvertes de cadeaux fiscaux, de crédits d’impôt et d’exemptions négociées dans les couloirs de Bercy. L’État a donc subventionné la délocalisation, puis culpabilisé le citoyen pour avoir acheté ce qu’il ne pouvait plus se payer autrement. Troisième blague. Celle-là, elle fait moins rire.
Le serpent qui ne peut pas arrêter de se mordre la queue
En 1980, le sociologue américain Allan Schnaiberg formalisait ce qu’il appelait le « Treadmill of Production » — le tapis roulant de la production. Sa thèse est d’une brutalité désarmante : les sociétés capitalistes modernes sont structurellement incapables de ralentir leur destruction de l’environnement, non pas par malveillance, mais parce que « la croissance perpétuelle est la condition de survie du système lui-même ». En bref, ce système est un junkie… Il ne peut pas s’arrêter de se détruire.
Ce tapis roulant repose sur plusieurs intérêts que Schnaiberg identifie précisément : les entreprises qui ont besoin de croissance pour exister, les travailleurs qui ont besoin d’emplois pour vivre, et « l’État qui a besoin de la croissance pour se financer ». Ces trois acteurs sont liés dans un pacte implicite qui rend le ralentissement systémique presque impossible — indépendamment des discours climatiques. Le pire dans tout cela, est que le système bourreau ne peut pas quitter sa casquette de sauveur/protecteur. Sinon, qui voudrait encore de lui ?
Une étude publiée en 2024 dans la revue NPJ Climate Action (Nature) a établi un lien direct entre les mécanismes du tapis roulant et la « disproportionnalité des émissions carbone » : les pays qui s’enfoncent le plus dans cette logique de croissance accumulative sont aussi ceux qui émettent le plus, même en comptabilisant les ajustements technologiques.
L’État, dans ce système, n’est pas un régulateur neutre. Il est « partie prenante et bénéficiaire » du tapis roulant, du problème. Il collecte la TVA sur chaque achat, les charges sur chaque heure travaillée, les taxes sur chaque litre de carburant sans parler de toutes ces magiques petites taxes spéciales à l’importation. Plus on produit d’argent, plus on consomme, plus il encaisse. L’écologie ne peut être qu’un discours pour lui — jamais une pratique radicale, car cette pratique serait suicidaire pour ses recettes et le petit confort de ces élus si supérieurs au peuple. Encore une blague qui coûte cher…
La spirale de vie volée
Mais il y a plus insidieux encore, et c’est là que la réflexion devient terrible.
La pression fiscale et économique croissante contraint les citoyens à travailler toujours plus pour maintenir leur niveau de vie — ou simplement pour survivre. Ce temps volé a des conséquences directes et mesurables sur les modes de consommation.
Quand on n’a plus le temps de cuisiner, on achète des plats transformés, sur-emballés et dangereux pour la santé. Quand on n’a plus l’énergie de cultiver, de préparer ou même de réparer, on jette et on rachète. Quand on n’a plus l’espace mental pour résister au marketing, on consomme par réflexe. La « surconsommation de masse n’est pas un choix libre » — elle est le produit mécanique d’un système qui a méthodiquement détruit les conditions qui permettraient de consommer autrement. Ou simplement de ne pas avoir besoin, émotionnellement, de combler ce vide intérieur que peut provoquer le simple fait de vivre dans ce système dont nous sommes tous dépendants. Tout cela, pour le plus grand bonheur de nos chers dirigeants.
Et cette spirale ne s’arrête pas là.
L’épuisement chronique, le stress, la malbouffe, la solitude organisée par des modes de vie fragmentés : tout cela rend les gens malades. Ce qui génère une consommation massive de médicaments. Or les résidus pharmaceutiques constituent aujourd’hui une pollution aquatique documentée, globale et surtout monumentale. Selon une étude publiée dans Science of the Total Environment, des concentrations préoccupantes de médicaments — antidépresseurs, antibiotiques, anti-inflammatoires — ont été détectées dans les rivières de plus de 165 pays. Et ce qui est très révélateur encore une fois, c’est que plus les gens sont malades, plus le système de santé qu’ils contribuent à financer coûte cher — et plus ces TDC « élus » ont d’excuses pour en faire payer la note aux contribuables.
Ces molécules perturbent les écosystèmes aquatiques, affectent les chaînes alimentaires, et attaquent précisément les organismes — algues, phytoplancton, zones humides — qui constituent les puits naturels de carbone. La boucle est bouclée : le système rend les gens malades, les malades polluent l’eau, l’eau polluée détruit les absorbeurs de CO₂, le CO₂ augmente, le climat se dégrade, le stress croît, et les gens sont encore plus malades.
La guerre pour la bonne cause ? Mon cul …
Il est une source d’émissions que les gouvernements ont pris soin de tenir à l’écart de tous les accords climatiques : leurs propres armées et les financements des guerres voisines.
Les émissions militaires mondiales représentent 5,5 % des émissions globales de gaz à effet de serre selon le Conflict and Environment Observatory (CEOBS), sans compter ce qu’il faut pour produire les armes — soit davantage que l’aviation civile internationale. Les émissions opérationnelles annuelles des forces armées mondiales sont estimées à 500 millions de tonnes de CO₂.
Ces émissions ont été explicitement exclues du Protocole de Kyoto en 1997, à la demande des États-Unis sous le gentil Bill Clinton et sa douteuse bonne femme. L’Accord de Paris de 2015 les a réintégrées en théorie — mais le reporting reste volontaire et partiel. Selon une analyse récente, il existe un écart de 82 % entre ce que les pays de l’UE-OTAN déclarent à l’ONU et leurs émissions militaires réelles. Soi presque le double !
À la COP30 de Belém, en décembre 2025, les émissions militaires ont une nouvelle fois été laissées sur le quai des négociations.
Les guerres financées par les États — directement ou par procuration — génèrent des émissions astronomiques et non comptabilisées. Bombardements, destruction d’infrastructures, reconstruction, déplacements de populations, et j’en passe : une étude publiée par le CEDARE (Centre for Environment and Development for Arab Region and Europe) estime que les conflits armés depuis 2001 ont généré l’équivalent d’au moins 1,3 milliard de tonnes de CO₂, non comptabilisées dans aucun bilan national. L’empreinte carbone moyenne d’un Français est estimée à 8,2 tonnes par an !
La contradiction structurelle
Le tableau est donc le suivant : des États qui taxent le citoyen pour « financer la transition écologique », baissant son pouvoir d’achat et le poussant à acheter sur Shein ou Temu, tout en exportant leur pollution industrielle, en excluant leurs armées des bilans carbone, en participant activement au tapis roulant de la croissance consumériste, et en organisant des conditions de vie qui rendent la sobriété personnelle structurellement impossible pour la majorité.
Ce n’est pas de l’hypocrisie au sens moral du terme. C’est une « contradiction systémique » dont nous sommes tous un peu responsable car nous les laissons faire : le système ne peut pas se réformer lui-même sans scier la branche sur laquelle il est assis.
Des économistes hétérodoxes ainsi que certains rapports du GIEC dans leurs chapitres les moins médiatisés arrivent à la même conclusion : la crise climatique et la crise sociale sont deux symptômes du même problème. On ne résoudra pas l’une en ignorant l’autre.
Ce que ça change
Pointer la responsabilité systémique des États et du modèle économique n’est pas une invitation au fatalisme ou à l’inaction individuelle. C’est une invitation à ne pas se tromper de cible et se laisser prendre pour des cons.
Tant que le débat climatique reste cantonné aux poubelles mal triées et aux vols en avion des particuliers, il sert objectivement les intérêts de ceux qui ont le plus à perdre à une transformation réelle du système.
La vraie question climatique n’est pas « êtes-vous prêts à consommer moins ? » Elle est : » qui a construit le système qui vous empêche de vivre autrement ? «
Ce que change cet article…
Rien. Tant que tout le monde continuera à financer ces chers « élus » qui administre ce système tout en s’en plaignant, des médias comme le mien, ouvrants au changement depuis des lustres, sans pub, vont disparaître… Alors, maintenant que vous savez, choisissez qui vous soutenez.
ABE
Danny Marquis
Fondateur du CHOU
- INSEE — Empreinte carbone UE et importations
https://www.insee.fr/fr/statistiques/6474294 - Schnaiberg, The Environment: From Surplus to Scarcity (1980) — livre, pas de lien direct, référence bibliographique suffisante
- Nature / npj Climate Action — Treadmill of Production et émissions carbone (2024)
https://www.nature.com/articles/s44168-024-00156-8 - Conflict and Environment Observatory (CEOBS) — Military Emissions Gap
https://ceobs.org/military-emissions-gap/ - Scientific American — Warfare’s Climate Emissions Are Huge but Uncounted
https://www.scientificamerican.com/article/warfares-climate-emissions-are-huge-but-uncounted/ - Mongabay — Médicaments dans les rivières (2022)
https://fr.mongabay.com/2022/10/lhumanite-contamine-les-cours-deau-de-la-planete-avec-des-medicaments-ce-nest-pas-sain/ - GIEC AR6 — Rapport de synthèse
https://www.ipcc.ch/report/ar6/syr/ - CEDARE — Contribution of Military and War to Global Emissions (2025)
https://2025.cedare.org/contribution-of-military-and-war-to-global-emissions-2/


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